IA et santé, un nouveau Master au Luxembourg

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Porté par le Luxembourg Lifelong Learning Centre (LLLC) de la Chambre des salariés, l'Université de technologie de Belfort Montbéliard (UTBM) et le Centre de Formation Professionnelle Continue DeWidong, ce nouveau Master 2 ouvre ses candidatures pour une rentrée en octobre 2026 : dans un mois à peine, les premier·ère·s étudiant·e·s s'installeront sur les bancs de cette formation inédite au Luxembourg.

Et si l'intelligence artificielle pouvait détecter une défaillance cardiaque près de deux semaines avant qu'elle ne survienne ? Ce qui parait fou pour certain·e·s est une certitude pour d'autres. Comme pour Amir Hajjam El Hassani, professeur des universités à l'Université de Technologie de Belfort Montbéliard (UTBM), directeur adjoint du laboratoire Synergie et… coordinateur du nouveau Master 2 Intelligence Artificielle et Santé qui ouvrira pour la première fois ses portes au Luxembourg en 2026.

Depuis vingt ans, il travaille dans l'intelligence artificielle appliquée à la santé. Pour lui, la technologie n'a rien d'hypothétique, elle est au contraire déjà une réalité clinique. Encore faut-il savoir s'en servir. Peu de professionnel·le·s de santé ont aujourd'hui les clés pour évaluer, encadrer ou simplement comprendre ces outils qui s'imposent déjà dans leur quotidien. Lui les détient, et il compte désormais en faire profiter le Luxembourg, "une infrastructure qui est à l'échelle mondiale et donc un terrain idéal pour travailler cette santé numérique de demain."

Amir Hajjam El Hassani

A ses côtés, Myléna Runge, conseillère de direction à la Chambre des salariés (CSL) et responsable des formations universitaires au Luxembourg Lifelong Learning Centre (LLLC), porte un projet né du même constat : préparer dès maintenant les professionnel·le·s capables et piloter cette transformation plutôt que de la subir. "Cette intelligence artificielle" affirme Amir Hajjam El Hassani, "elle ne va sûrement pas remplacer les médecins, mais on est convaincus, et les médecins eux-mêmes sont convaincus, que ceux qui la maîtrisent remplaceront rapidement ceux qui ne l'utilisent pas."

De la rencontre entre un chercheur et bâtisseuse de projets naitra donc en automne le plus récent des Masters proposés au LLLC.

Deux chemins, une même destination

Même si le Master ne verra le jour qu'en octobre 2026, son histoire commence déjà bien avant ça. Ce, avec le parcours d'Amir Hajjam El Hassani, dont cependant rien ne prédestinait à passer la carrière au chevet de patient·e·s qu'il n'a jamais opéré·e·s lui-même. Informaticien de formation, il navigue depuis une trentaine d'années dans le monde de l'intelligence artificielle.

Le déclic pour la santé remonte à une vingtaine d'années, lorsqu'il croise la route de Jules Hoffmann, prix Nobel de médecine en 2011, et de son équipe, dont Emmanuel Andrès, aujourd'hui vice-président de la commission médicale du CHU de Strasbourg. Ensemble, ils se penchent sur une question qui paraît alors presque théorique : Comment détecter un problème de santé avant qu'il ne devienne critique ? La maladie sur laquelle butent leurs premières recherches est la mucoviscidose.

"[L'IA] ne va sûrement pas remplacer les médecins, mais on est convaincus, et les médecins eux-mêmes sont convaincus, que ceux qui la maîtrisent remplaceront rapidement ceux qui ne l'utilisent pas."

Amir Hajjam El Hassani

Le raisonnement est simple à énoncer néanmoins plus complexe à réaliser : "Aujourd'hui, on sait soulager le patient quand il a une crise, mais la succession de crises fait qu'au bout d'un moment, les organes lâchent et le patient meurt. Donc si on arrive à éviter la crise au patient, ça nous permettra peut-être de soulager les organes et donc de donner une meilleure qualité de vie aux patients." Vingt ans plus tard, ce pari initial a donné naissance à des dispositifs médicaux intégrant l'intelligence artificielle, aujourd'hui déployés en France et pris en charge par la Sécurité sociale. Amir Hajjam El Hassani, lui, a continué son chemin dans les hôpitaux de France, de Suisse, du Portugal et de Chine, tout en dirigeant à l'UTBM la formation d'ingénieur·se·s sous statut apprenti et plusieurs Masters, dont ceux aujourd'hui déployés au Luxembourg.

L'idée de faire profiter le Luxembourg de l'expérience d'Amir Hajjam El Hassani provient quant à elle de Myléna Runge. Des années passées à tisser un réseau qu'elle mobilise aujourd'hui pour coordonner les formations universitaires du LLLC lui permettent d'être constamment au goût du jour en ce qui concerne les besoins du Grand-Duché. "Je n'ai pas besoin d'être experte dans tous les domaines que nous couvrons", affirme-t-elle avec une pointe d'humilité assumée, ce rôle revenant aux partenaires académiques et professionnel·le·s avec qui la Chambre des salariés travaille.

Son terrain de jeu, c'est l'articulation entre les besoins concrets du marché luxembourgeois et l'expertise pointue d'universités partenaires, comme l'UTBM à qui revient la responsabilité pédagogique et la délivrance du diplôme, pendant que le LLLC et la CSL assurent la logistique, l'organisation en horaires aménagés et l'ancrage local. C'est aussi cette complémentarité qui fait la spécificité du nouveau Master, la traduction d'une "volonté de la CSL d'apporter des réponses là où des questions se posent." Grâce à l'UTBM et son expertise, "nous avons pu le mettre en place assez rapidement."

L'IA, vrai tournant pour la médecine

Pourtant, l'intelligence artificielle tire derrière elle parfois encore une connotation plutôt négative, surtout quand elle est mise en relation avec le travail. Un des premiers préjugés qui vient à l'esprit dès qu'on en parle est celui selon laquelle elle remplacera complètement l'être humain. Amir Hajjam El Hassani le balaie sans détour : "Non, l'IA ne remplacera sans doute jamais les médecins."

"En revanche" prévient-il, "les médecins qui savent s'en servir remplaceront rapidement ceux qui refusent de s'y mettre." Une conviction partagée, selon lui, par les praticien·ne·s eux·elles-mêmes, dont le regard sur ces outils a radicalement changé au cours des années.  Là où l'on considérait autrefois ces discussions comme de la science-fiction, les professionnel·le·s de santé sont aujourd'hui demandeur·se·s et "ils sont prêts à s'investir avec nous pour ça, alors qu'il y a 10 ans, c'était de la folie de parler comme ça", précise-ti-il.

Myléna Runge

L'objectif n'est donc pas d'apprendre aux étudiant·e·s à écrire des lignes de code, mais de former des professionnel·le·s capables d'intégrer l'IA de façon éthique, juridique et opérationnelle dans le parcours de soins. Le professeur parle de "architectes de la transformation médicale" dotés d'une double culture : une maitrise technique et critique des algorithmes d'un côté, une connaissance fine de l'écosystème de santé luxembourgeois – cadre réglementaire, gouvernance des données, contraintes éthiques – de l'autre.

Au cœur de cette double culture se trouve une notion que les futur·e·s diplomé·e·s devront apprivoiser : l'explicabilité. Un·e médecin qui pose un diagnostic doit toujours pouvoir l'expliquer, à son·sa patient·e comme à ses pair·e·s. Une intelligence artificielle utilisée en médecine doit répondre à la même exigence,   pour que le·la praticien·ne puisse se l'approprier plutôt que de l'appliquer aveuglément. 

Amir Hajjam El Hassani illustre le danger inverse avec un exemple qu'il affectionne : "Imaginons qu'on développe un algorithme d'intelligence artificielle qui détecte des mélanomes. On va faire entraîner nos algorithmes sur des peaux claires et on va avoir des résultats exceptionnels à 98 ou 99%. Quand on va sortir de notre laboratoire et qu'on va les appliquer dans la réalité du terrain, où on a des peaux claires, moins claires, foncées, les résultats ne seront pas du tout les mêmes."

Le même phénomène touche l'analyse d'images radiologiques. Un modèle entraîné sur des clichés de patients standards perd ses repères face à des cas complexes issus de soins intensifs. D'où l'importance pour le·la futur·e professionnel·le formé·e par ce Master de savoir interroger les données utilisés, d'en connaître les limites, et de déterminer avec précision dans quel cadre un outil peut – ou ne peut pas encore – être utilisé en toute confiance.

"Il faut faire la distinction entre l'IA générative, entraînée sur de la donnée qui n'est pas forcément contrôlée, et l'IA dans le domaine médical, dont les algorithmes sont entraînés sur des données sûres, vérifiées, validées."

Amir Hajjam El Hassani

Une telle exigence de rigueur se prolonge naturellement dans la question, sensible entre toutes, des données de santé. Amir Hajjam El Hassani aime rappeler qu'un mot de passe piraté se change en quelques clics, mais qu'une donnée médicale compromise (la présence d'un stent, par exemple) ne peut, elle, jamais être "retirée". Utiliser une donnée de santé suppose donc, avant tout, le consentement du patient, puis le respect de règles de sécurité particulièrement strictes.

C'est précisément ce que vient selon Amir Hajjam El Hassani encadrer l'AI Act européen "qui insiste sur deux choses : les jeux de données qu'on manipule et l'explicabilité." Le mois d'août 2026 marquera l'entrée en application quasi généralisée de ce règlement pour les dispositifs dits "à haut risque", une catégorie qui englobe tous les dispositifs médicaux intégrant de l'intelligence artificielle. Ce timing explique en partie "l'empressement sportif", selon les mots de Myléna Runge, avec lequel l'équipe délocalisé cette formation au Luxembourg.

Un Master dans l'intérêt de tou·te·s

Mais concrètement, que recouvre l'intelligence artificielle en santé ? "Il faut faire la distinction entre l'IA générative comme ChatGPT qui sont de manière générale entraînés sur de la donnée qui n'est pas forcément contrôlée et l'IA dans le domaine médical dont les algorithmes sont entraînés sur des données sûres, vérifiées, validées", explique Amir Hajjam El Hassani. 

"ChatGPT peut halluciner, faire des erreurs. En médecine, on travaille avec des outils où la donnée est validée, où le champ d'application est clairement délimité. On ne va pas les utiliser pour n'importe qui, n'importe comment." Il cite en exemple une plateforme de télésurveillance développée par son équipe, capable de détecter une décompensation d'organe jusqu'à douze jours avant qu'elle ne survienne. Une avancée qui permet parfois de désamorcer la crise simplement en ajustant l'hygiène de vie du·de la patient·e.

"La différence fondamentale avec un·e médecin" explique-t-il, "tient au temps : une consultation chez un généraliste dure en moyenne douze minutes dans le monde, déshabillage et habillage compris. Une machine, elle, peut passer en revue l'intégralité du dossier d'un patient depuis sa naissance, de façon exhaustive, sans rien laisser passer." Myléna Runge voit ici une opportunité d’autant plus réelle que la santé est un secteur en pénurie : "Si bien appliquée, l'IA pourrait apporter un gain de temps. Pas forcément sur des choses très pointues, mais en termes de traitement de tâches chronophages qui empêchent le personnel du soin, avec leur côté humain et tout ce que cela apporte de bénéfique aux patients, d'avancer plus efficacement."

Le Master Intelligence artificielle et Santé se positionne en Master 2, la dernière année d'un cursus, et correspond à 66 crédits ECTS répartis sur deux semestres. Il s'adresse à la fois au personnel soignant et aux professionnel·le·s de l'informatique. Deux profils que Myléna Runge considère comme également légitimes puisque ce n'est pas tant un diplôme recherché pour lui-même qu'une spécialisation pointue destinée à des professionnel·le·s qui veulent comprendre et piloter cette transformation.

Quant à l'éligibilité, l'accès classique passe certes par un niveau bac+4 (une première année de master déjà validée), mais le LLLC mise aussi beaucoup sur la validation des acquis professionnels (VAP), qui permet à des candidat·e·s sans le parcours académique standard, de compléter par une expérience professionnelle significative – d'intégrer directement la formation, sous réserve de validation par un jury compétent de l'université partenaire.

Enfin, le format a été conçu pour éviter d'avoir à choisir entre carrière et formation. Les cours se dérouleront en soirée et le samedi en journée, sur une période de douze mois, avec au moins 75 % des enseignements en présentiel au Luxembourg ; seules quelques séances ponctuelles pourront être organisées en ligne.

Côté enseignement, le Master réunit des enseignant·e·s-chercheur·se·s de l'UTBM, des expert·e·s issu·e·s du monde industriel ainsi que des intervenant·e·s locaux·les, luxembourgeois·e·s, spécialisé·e·s dans les questions d'éthique, de droit et de gouvernance des données. Un choix permettant d'ancrer le programme dans les réalités du Grand-Duché, dont le cadre réglementaire présente des spécificités.

Et si le traitement devenait un robot ?

Et si pour le LLLC l'annonce de ce Master correspond à l'aboutissement d'un long projet de planification, l'histoire d'amour naissante entre l'IA et la santé ne fait que commencer. Interrogé sur les dix à quinze prochaines années, Amir Hajjam El Hassani ne tergiverse pas longtemps. Il croit à une intelligence artificielle de plus en plus "robotisée".

"On va probablement être dans des situations où, au lieu d'avaler une capsule chimique qui va régler notre problème, on va avaler une capsule robot qui, elle, va naviguer dans notre corps et diffuser ce qui est nécessaire, remonter les informations et permettre un suivi vraiment très personnalisé. C'est ma vision."

Quel que soit le future de la médecine, le Luxembourg y est désormais paré grâce au nouveau Master Intelligence Artificielle et Santé du LLLC. Les candidatures pour la première rentrée de la formation, en octobre 2026, sont ouvertes.

Présentation du Master lors de la Table ronde "IA et santé - défis et opportunités" organisée le 24 juin 2026 à la CSL