« Je ne veux pas de cessez-le-feu, je veux une solution »

Par Melody HansenMisch Pautsch Changer en anglais pour l'article original

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Wafaa Abo Zarifa est une Palestinienne venue au Luxembourg il y a six ans après avoir grandi et travaillé comme journaliste à Gaza. Sa famille y vit toujours. Nous discutons de ce qu'était la vie à Gaza, comment elle a vécu les onze jours d'affrontements en mai, et si elle a encore l'espoir qu'une paix durable puisse être atteinte.

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Le « conflit » israélo-palestinien a débouché sur une nouvelle crise : ce qui a commencé par des protestations contre l'expulsion de familles palestiniennes de Jérusalem-Est occupée par Israël a dégénéré en émeutes et s'est terminé par la prise d'assaut du complexe d'al-Aqsa, troisième lieu saint de l'islam, par les forces de sécurité israéliennes. Les manifestations et contre-manifestations se sont rapidement étendues à diverses villes d'Israël et des territoires palestiniens occupés. L'incident d'al-Aqsa a servi de déclencheur au groupe terroriste Hamas pour commencer à tirer des milliers de roquettes sur Israël depuis la bande de Gaza. Cela a déclenché une réponse militaire d'Israël pendant onze jours en mai, entraînant la mort d'au moins 13 Israéliens et 256 Palestiniens dans la seule bande de Gaza. Des milliers de personnes ont été blessées et se sont retrouvées sans abri, et les travaux de reconstruction se poursuivent dans l'attente d'une éventuelle nouvelle guerre.

Même si la plupart des milliers de roquettes tirées depuis Gaza ont été interceptées par le système de défense antimissile israélien Iron Dome, leur portée sans précédent a semé la terreur dans des endroits habituellement plus éloignés des réalités de l'occupation. Les deux parties ont été accusées de crimes de guerre potentiels pour l'utilisation de roquettes aveugles et l'usage disproportionné de la force contre des infrastructures civiles et des vies humaines. Outre le traumatisme durable pour les Israélien·ne·s et les Palestinien·ne·s, et la violence lente du blocus de Gaza qui rend la vie dans cette région presque insupportable, une solution politique est toujours insaisissante. Les tensions sous-jacentes aux expulsions du quartier de Sheikh Jarrah ne sont toujours pas résolues, tout comme la plupart des négociations entre les parties et l'absence de progrès dans la recherche d'une solution à deux États. Les partisans de la ligne dure des deux côtés poursuivent les provocations qui pourraient provoquer de nouveaux accès de violence.

Pour tenter de comprendre le côté humain et le coût de ces événements, nous nous sommes entretenus avec Wafaa, une réfugiée palestinienne de Gaza au Luxembourg, et Faran, une Israélo-Luxembourgeoise vivant en Israël. Toutes deux sont engagées dans la construction de la paix au niveau local en réunissant Palestiniens et Israéliens pour surmonter leurs différences, et leurs histoires de vie révèlent beaucoup de choses sur ce à quoi ressemble le « conflit » au-delà des statistiques abstraites de mort et de souffrance.

Lëtzebuerger Journal : Êtes-vous frustrée de ne recevoir une demande d'interview que maintenant, alors que la situation est vraiment mauvaise, même si le conflit et les prémices de la crise actuelle durent depuis des années ?

Wafaa Abo Zarifa : Bien sûr, c'est très frustrant. J'ai l'impression que les médias ne transmettent pas la vérité telle qu'elle est vraiment. Ils ne transmettent que les messages que les politiques veulent voir. Quand je regarde la télévision ou que je lis un article, ils rapportent tous la même chose. Certaines personnes se moquent de moi parce qu'elles disent qu'elles ne comprennent pas pourquoi nous nous battons pour des terres. Mais mettez-vous à notre place : que penseriez-vous si quelqu'un venait attaquer votre maison, votre famille, votre terrain, vos souvenirs, votre vie, votre avenir, votre présent, votre passé ? Que feriez-vous ? Pour cette guerre de onze jours, ç'a été un peu différent. On voit beaucoup de mouvement grâce aux médias sociaux.

« De voir ma mère et mes enfants courir, lutter, mon oncle mourir à côté de nous. Et quand vous retournez dans votre région, ce n'est plus votre domicile que vous y retrouvez. »

Wafaa Abo Zarifa

Nous reviendrons sur le rôle des médias sociaux dans tout cela. D'abord, je veux apprendre à vous connaître. Vous vivez au Luxembourg depuis cinq ans et demi. Qu'est-ce qui vous a amenée ici ?

Ma situation était le résultat de l'occupation israélienne. La dernière guerre que j'ai vécue dans la bande de Gaza remonte à 2014. À ce moment-là, je me suis dit : je ne mettrai plus jamais mes enfants dans cette situation. Trop, c'est trop. J'ai trois enfants qui avaient 14, 11 et 10 ans à l'époque. C'était si difficile pour moi de penser à l'éventualité que nous mourrions ensemble ou que je ne puisse pas sauver l'un d'entre eux. J'ai donc postulé auprès d'une organisation pour un projet international en dehors de la Palestine. Une semaine après la fin de la guerre, on m'a demandé de quitter Gaza pour rejoindre le projet. Mais je ne pouvais pas partir comme ça. Si vous voulez quitter Gaza, vous devez demander la permission d'Israël, de la Jordanie et de bien d'autres endroits. Il vous faut presque vous munir d'une mallette de plus pour toutes les autorisations venant du monde entier dont vous avez besoin pour simplement prendre l'avion. À ce moment-là, je me suis profondément demandée : pourquoi n'ai-je pas le droit de voyager comme tout le monde ? Tout le monde peut participer à ce projet, mais pas moi. Juste parce que je suis Palestinienne de Gaza. Finalement, j'ai réussi à obtenir les autorisations et je suis partie.

La bande de Gaza

  • La bande de Gaza, ou simplement Gaza, abrite 2 millions de Palestinien·ne·s qui subissent actuellement un blocus quasi total sur la circulation des personnes et des biens à l'intérieur ou à l'extérieur du territoire. Elle est sous occupation militaire depuis 1967, tout comme la Cisjordanie et Jérusalem-Est. Un mur-frontière entoure le territoire et seuls deux points de contrôle pour les civils existent aujourd'hui : l'un administré par Israël et le second par l'Égypte.

    Il n'y a pas d'aéroport opérationnel et Israël impose un blocus aérien, maritime et terrestre depuis que le Hamas a pris le contrôle de Gaza en juin 2007. Un système de permis contrôlé par Israël régit toutes les entrées et sorties des civils vers les autres territoires palestiniens occupés et israéliens, et a été accusé d'être arbitraire et opaque. Bien qu'il existe des permis spéciaux pour des raisons humanitaires, comme un traitement médical, la même critique s'applique.

    Le passage égyptien utilise également un système de permis, mais il était régulièrement fermé pendant des mois avant février 2021, date à laquelle il a été rendu fonctionnel «pour une durée indéterminée» au moment de la rédaction de cet article. Avant cela, il était resté fermé entre 2014 et 2018 hormis quelques jours.

    En 2005, le Premier ministre israélien de l'époque a retiré toutes les forces militaires et les citoyens juifs de Gaza, invoquant la menace démographique d'une majorité arabe dans un État israélien. Peu de temps après, un mouvement de résistance islamique appelé Hamas a remporté les élections législatives et a finalement pris en charge l'administration de Gaza à la suite de querelles avec le groupe palestinien plus modéré Fatah. Le Hamas ne reconnaît pas le droit à l'existence d'Israël et est considéré comme une organisation terroriste par la plupart des pays occidentaux en raison de l'utilisation par son aile militaire de kamikazes contre des civils, de l'utilisation de tunnels pour faire passer des marchandises en contrebande et attaquer les colonies israéliennes dans les territoires palestiniens occupés, et plus notoirement des attaques à la roquette contre les colonies et le territoire israéliens.

    Lors des fêtes juives, des attaques contre les colonies et les territoires israéliens, et parfois pour des raisons indéterminées, Israël peut fermer tous les passages frontaliers civils et de marchandises de son côté. Depuis 2007, des restrictions à l'importation de biens dits à double usage, qui pourraient être utilisés par le Hamas pour fabriquer des roquettes ou construire des tunnels souterrains vers ses territoires et les colonies des territoires occupés, sont également en place. Il s'agit notamment de carburant, de béton ou de conduites d'eau. Les bombardements successifs d'Israël sur Gaza ont rendu les infrastructures clés impossibles à reconstruire. Israël accuse le Hamas d'utiliser les bâtiments et infrastructures civils, ainsi que les populations civiles, pour cacher des équipements militaires. Aujourd'hui, moins de 5% de l'eau douce de Gaza est potable, son système d'égouts s'est effondré, et malgré diverses négociations ayant parfois amélioré l'accès de l'aide et des biens humanitaires, la situation humanitaire à Gaza est catastrophique. La communauté internationale considère qu'Israël est la puissance occupante à Gaza, un statut qui lui impose des obligations particulières concernant la situation humanitaire à l'intérieur de Gaza. Israël nie ce statut en arguant que le pays n'a aucune présence physique à Gaza et invoque des raisons de sécurité pour justifier le blocus.

    L'Onu qualifie le blocus de Gaza de forme de punition collective contre ses habitant·e·s, ce qui est illégal au regard du droit humanitaire international. Dans le cadre de la position de l'Onu et de la position commune de l'Union européenne, le Luxembourg appelle à la fin du blocus.

Vous êtes allée en Grèce et vous n'êtes jamais retournée à Gaza …

Après le projet en Grèce, j'ai de nouveau eu besoin de toutes les autorisations pour avoir le droit de retourner à Gaza. Mais je ne les ai pas obtenues. Je suis restée coincée en Grèce pendant sept ou huit mois. Mes enfants étaient encore à Gaza. Ils me manquaient, je m'inquiétais pour eux. La seule possibilité que j'avais de retourner auprès d'eux était d'aller quelque part en tant que demandeuse d'asile et de demander à ce que mes enfants me rejoignent. Toute la procédure m'a pris un an et demi. J'ai été séparée de mes enfants pendant quatre ans et ils sont arrivés au Luxembourg il y a seulement deux ans. C'est la chose la plus difficile que j'ai vécue. Et ce n'est qu'une des histoires – et pas parmi les plus difficiles – de ce que doit subir le peuple palestinien. À présent, mes enfants et moi-même avons la nationalité luxembourgeoise.

Au Luxembourg, vous travaillez à l'intégration de personnes ?

Oui. Je travaille sur ce projet avec deux autres femmes, l'une également originaire de Palestine et l'autre du Luxembourg. Nous avons commencé à rencontrer des femmes de différents horizons et nous avons découvert que nous avions toutes des problèmes similaires. Alors pourquoi ne pas diffuser nos connaissances et avoir des échanges culturels ? Nous avons créé une association par laquelle nous voulons intégrer les gens dans la communauté luxembourgeoise. Et nous avons lancé le « Wafaa's women café » où nous organisons des réunions informelles pour échanger des histoires et des expériences. Parce que pour s'intégrer et s'accepter mutuellement, il faut se pouvoir se comprendre.

Vous m'avez dit que vous avez vécu à Gaza il y a sept ans. Ramenez-nous là-bas.

Ce n'était pas facile. Imaginez que vous êtes dans une pièce et que quelqu'un verrouille la porte juste devant votre nez. Vous avez des rêves et vous ne pouvez rien faire afin de les réaliser. Et vous ne savez pas pourquoi. Le plus dur pour une jeune personne, c'est que vous voulez voyager et profiter de la vie. Je n'ai pas pu le faire. Parce qu'à Gaza, je n'avais pas le droit de voyager, pas le droit de me plaindre, pas le droit d'avoir l'éducation que je souhaitais… En plus de cela, j'ai dû accepter tout ce qui m'arrivait. Parce que dès que vous élevez votre voix en tant que Palestinien à Gaza, vous vous transformez en terroriste. C'est injuste.

La Naqba et la guerre de 1947-49

  • À la fin de 1949, 80% des Palestinien·ne·s étaient devenus des réfugiés, le nouvel État d'Israël contrôlait alors 78% de la Palestine historique et la première guerre israélo-arabe avait été remportée de manière décisive par Israël. Cette catastrophe pour les Palestinien·ne·s, la Naqba en arabe, est commémorée chaque 15 mai comme le jour suivant la fin du mandat britannique pour la Palestine, le 14 mai 1947, et la déclaration de l'État d'Israël, le 14 mai 1948, qui a donné naissance à l'État d'Israël, le 15 mai. Avant même le 15, près de la moitié des déplacements avaient déjà eu lieu, les Palestinien·ne·s ayant été délibérément et systématiquement chassés de centaines de villes et de villages. Une guerre civile avait commencé après que l'Assemblée générale des Nations unies eut adopté la résolution 181 sur la partition du mandat britannique de la Palestine en États juif et palestinien en novembre 1947. 56% de la Palestine historique devait être donnée à un nouvel État juif, et 43% à un État palestinien. Un régime international aurait alors administré Jérusalem.

    Bien que les représentants juifs ne soient pas d'accord avec certains des contours territoriaux, la résolution représente l'apogée des efforts sionistes de l'époque et ils l'acceptent. Leur déclaration finale d'un État d'Israël suit largement la partition territoriale envisagée dans la résolution. Les États arabes votent contre et menacent de faire la guerre à toute partition de la Palestine. En fin de compte, la résolution n'a jamais été appliquée et la guerre civile a éclaté peu après. Au départ, le soutien arabe aux Palestiniens n'était toutefois pas à la hauteur de la rhétorique précédente, et les premières victoires militaires ont été repoussées par le proto-État sioniste local construit au cours des décennies précédentes. Mieux organisé et s'attendant à la guerre, il allait venir à bout des milices palestiniennes. Des centaines de milliers de civils palestiniens ont été chassés de l'éventuel contour de l'État israélien.

    Le 15 mai 1948, le symbolisme d'un État juif sur des terres arabes, les flux importants de réfugié·e·s vers les nations arabes environnantes, les intérêts de l'Égypte, de la Jordanie et de l'Irak pour annexer des parties de la Palestine, et une sous-estimation générale de la puissance militaire israélienne ont déclenché l'invasion d'Israël par plusieurs forces arabes. Bien que la Cisjordanie ait été capturée par la Jordanie, les immigrant·e·s juif·ve·s, les fournitures d'armes et les Forces de défense israéliennes nouvellement formées ont arrêté les avancées et repris du terrain. À la mi-1949, Israël contrôlait 78% de la Palestine historique et avait signé des accords d'armistice avec les différentes forces d'invasion arabes. Au cours de la guerre des Six Jours de 1967, Israël récupère la Cisjordanie, étend son territoire et s'approprie la plupart de ses frontières modernes.

    La fin des combats a entraîné de profonds changements territoriaux et démographiques. Bien qu'environ 150.000 Palestinien·ne·s soient resté·e·s en Israël, les réfugié·e·s palestinien·ne·s sont devenu·e·s la plus grande population de réfugié·e·s au monde jusqu'à la guerre de Syrie. Beaucoup sont restés bloqués dans des camps de réfugiés et sont restés apatrides jusqu'à ce jour. En 2021, 5,6 millions de réfugié·e·s palestinien·ne·s sont enregistré·e·s auprès de l'Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine et dépendent principalement d'aides. Le droit au retour est une exigence clé des Palestinien·ne·s dans le processus de paix israélo-palestinien concernant un éventuel retour dans leurs maisons et leurs biens qu'ils·elles ont laissé·e·s derrière eux. Cette demande reste inacceptable pour Israël, notamment parce qu'elle modifierait fondamentalement l'équilibre démographique d'un Israël juif. Les calculs démographiques faisaient partie des premières évaluations de la partition et constituaient une préoccupation majeure pour les sionistes. Tout cela joue sur ce que constitue la Naqba pour les Palestinien·ne·s.

    En outre, la loi de 1950 sur les biens des absents et ses dispositions ultérieures ont essentiellement empêché les Palestinien·ne·s de réclamer des biens et des terres, en particulier à Jérusalem-Est où les protestations sur cette question ont fini par dégénérer en violences en mai 2021. La loi s'applique à presque tou·te·s les Palestinien·ne·s, y compris à tout·e Palestinien·ne vivant hors d'Israël ou ayant quitté sa résidence entre novembre 1947 et septembre 1948. La propriété de biens est transférée à une garde généralement confiée à des organisations de colons juifs contre rémunération. Seul un comité spécial, sans critères spécifiques, peut céder une propriété à quelqu'un qui en revendique la propriété initiale. Toutes les colonies dans les territoires occupés, y compris celles établies en vertu de la loi sur la propriété des absents, sont illégales par rapport au droit international.

    La Naqba est donc bien plus que la commémoration par les Palestinien·ne·s de leur expulsion initiale de leurs maisons et de leurs terres. Il s'agit plutôt d'un élément clé de leur identité palestinienne, de leur droit au retour non réalisé, de la perte de leurs maisons et communautés ancestrales et, par extension, d'une grande partie de leur culture. Les organisations israéliennes qui commémorent le Jour de la Naqba peuvent se voir infliger une amende si elles reçoivent un soutien financier de l'État.

J'ai entendu dire qu'on ne devrait pas utiliser le mot conflit dans cette discussion. Pourquoi cela et de quelle autre manière décririez-vous la situation ?

Beaucoup de gens ne font pas attention aux termes qu'ils utilisent. Ils ne sont pas conscients de l'impact que ces mots peuvent avoir. De la position politique et religieuse que leur choix de mots est à même d'exprimer. Ils répètent ce qu'ils entendent dans les médias sans comprendre ce qui se cache derrière le problème.

En quoi le mot « conflit » est-il problématique ?

Quand on voit ce qui se passe en Palestine, on peut officiellement arrêter d'appeler cela un conflit – ou un affrontement, comme on dit parfois. Un conflit signifie qu'il y a une sorte de symétrie du pouvoir. Mais il n'y a pas d'égalité dans ce pouvoir. C'est l'occupation israélienne illégale, c'est l'oppression des Palestiniens. C'est la privation des droits humains pour les Palestiniens. C'est un nettoyage ethnique. Je ne parle que des onze jours qui viennent de s'écouler. Toutes les séquences que j'ai regardées, ce qui s'est passé à Gaza, à Sheikh Jarrah, à la mosquée Al-Aqsa, cela ne suffit-il pas ? Qui a le fusil, qui a l'armée ? Je ne soutiens personne. Je soutiens seulement chaque être humain qui tente de défendre ses droits. Tout ceci est une question politique et économique. Les responsables sont ceux qui livrent les armes.

Des sites culturels et religieux sujets à de profondes divisions entre Israélien·ne·s et Palestinien·ne·s

  • Sheikh Jarrah est un quartier historiquement palestinien de Jérusalem-Est et le théâtre de manifestations régulières concernant l'expulsion possible de Palestinien·ne·s par des colons juifs. La croissance progressive des colonies juives à l'intérieur et autour de Jérusalem-Est compromet une future solution à deux États et est illégale au regard du droit international. Les semaines de manifestations qui ont débuté à Sheikh Jarrah ont donné lieu à de violentes répressions qui sont devenues incontrôlables et ont pris de l'ampleur, aboutissant finalement à la prise d'assaut du troisième site le plus sacré de l'islam, la mosquée al-Aqsa, par les forces de sécurité israéliennes. Le Hamas a demandé aux forces israéliennes de se retirer du complexe d'al-Aqsa et a commencé à lancer des roquettes sur Israël lorsque cela ne s'est pas produit. Ces expulsions et ces affrontements doivent être compris dans un contexte historique plus large, notamment la loi de 1980 sur Jérusalem qui stipule que «Jérusalem, complète et unie, est la capitale d'Israël», et la loi sur les biens des absents qui permet de saisir les biens des absents qui sont ensuite généralement donnés aux organisations de colons.

    Dans le cas de Jérusalem-Est, la conquête de la Cisjordanie par Israël en 1967 a posé une série de problèmes spécifiques aux Palestinien·ne·s qui y vivent. Le droit de revendiquer les biens possédés avant la prise de pouvoir par la Jordanie en 1948 a été accordé aux Juif·ve·s mais refusé aux Palestinien·ne·s, qui étaient considéré·e·s comme des citoyen·ne·s jordanien·ne·s. Plus précisément, la Jordanie a négocié avec l'Office des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient l'échange du statut de réfugié de certaines familles palestiniennes contre la propriété et la citoyenneté à Jérusalem-Est, y compris à Sheikh Jarrah. De ce fait, les Palestinien·ne·s n'ont pas le droit de réclamer des biens à Sheikh Jarrah et d'autres se battent devant les tribunaux pour leur propriété. À l'origine, ces échanges étaient honorés contre le paiement d'un loyer. Les colons juifs se sont installés à Jérusalem-Est et ont entamé des procédures judiciaires dans les années 1970, les litiges portant sur des titres de propriété remontant à l'époque ottomane faisant l'objet de contestations. La Cour suprême d'Israël a récemment offert à quatre familles la possibilité de rester dans leur maison pendant trois générations si elles signent que la terre sur laquelle elles vivent appartenait à l'origine aux colons juifs. Personne n'a signé.

  • Alors que les protestations s'intensifiaient, les forces de sécurité israéliennes ont pris d'assaut le complexe d'al-Aqsa, suscitant un tollé chez les musulmans du monde entier. Le site suscite historiquement une longue querelle entre les musulmans et les juifs extrémistes, ces derniers cherchant à démolir la mosquée et à reconstruire le troisième temple biblique. Les musulmans administrent actuellement le complexe par l'intermédiaire d'une organisation islamique spéciale appelée Waqf, mais les craintes et les tensions sont profondes quant à la volonté de certains colons juifs de prendre le contrôle du complexe. Lorsqu'en 2000, le Premier ministre de l’époque Ariel Sharon a pénétré dans l'enceinte, ce geste fut pris comme une volonté de profaner l’enceinte sacrée. Les tensions refoulées entre Palestinien·ne·s et Israélien·ne·s ont éclaté pour donner lieu à la deuxième Intifada. Par la suite, d'importants groupes de juif·ve·s ont tenté à plusieurs reprises de pénétrer dans l'enceinte, notamment durant les derniers jours du Ramadan les années précédentes. Les actions les plus provocantes pour les Palestinien·ne·s ont été les restrictions israéliennes de leur accès au complexe alors que les touristes et les juifs y avaient librement accès.

    Le Masjid al-Aqsa ou mosquée al-Aqsa est le troisième site le plus sacré de l'Islam et fait partie de l'ensemble du «Noble Sanctuary» que les juifs appellent le Temple du Mont et considèrent comme leur site le plus sacré. Il comprend le Dôme du Rocher, d'où les musulmans pensent que leur prophète est monté au ciel. Plus précisément, ils pensent qu'il est monté à l'aide d'une bête ailée appelée Buraq, qu'il a attachée à ce que les juifs appellent le mur des Lamentations. Les juifs prient contre le mur car ils pensent qu'il constitue les derniers vestiges du Second Temple biblique. Les musulmans et les juifs considèrent que le sol de l'enceinte est béni. Les juifs ne sont toutefois pas autorisés à prier sur le mur, car ils pensent qu'il pourrait se situer sur les restes du HaDvir, ou Saint des Saints, un sanctuaire intérieur du Premier Temple biblique.

Pouvez-vous expliquer pourquoi il est important de ne pas tenir les juifs ou les musulmans pour responsables des décisions des dirigeants israéliens/palestiniens ?

Il est clair que nous n'avons pas de conflit entre les religions. Il s'agit de politique. C'est une occupation. Finissons-en et nous serons le peuple le plus pacifique. Il y a 6,5 millions de Palestiniens dans le monde. Nous sommes le plus grand et le plus ancien groupe de réfugiés au monde. Et nous essayons toujours d'améliorer les endroits où nous vivons. La seule chose que nous voulons, c'est notre liberté.

Le conflit entre Israël et la Palestine dure depuis plus de 50 ans. Votre famille y est confrontée depuis des générations. Comment cela vous a-t-il affecté en grandissant ?

L'occupation remonte à près de 73 ans. Je pense que je suis la troisième génération qui est témoin de l'occupation. Ma grand-mère et mon grand-père, ma mère et mon père nous ont appris à aimer notre pays et notre culture. Et à toujours défendre nos droits. La chose la plus importante que possède le peuple palestinien est la dignité. Lorsque les massacres ont commencé et que les gens ont été forcés de s'enfuir et de quitter leurs domiciles, nos grands-parents se sont enfuis avec les clés de leurs maisons. Jusqu'à aujourd'hui, nous en avons les clés. Ils les ont transmises de génération en génération. Ils avaient l'habitude de dire : « Peut-être qu'un jour vous reviendrez. » Ils nous décrivent à quoi ressemblaient nos maisons, combien de pièces il y avait, quel arbre se trouvait devant notre maison. Les souvenirs sont transmis d'une génération à l'autre, tout comme les clés.

Avez-vous dû vous-même quitter votre maison avec votre famille ?

Oh que oui. La dernière expérience que j'ai eue remonte à 2014, c'était également pendant le ramadan parce qu'ils essaient toujours de nous attaquer pendant le mois le plus saint. Ils choisissent le moment où ça fait le plus mal. Moi et ma mère plaisantons toujours en disant « comme s'il n'était pas encore assez d'être Palestinien, ni d'être de Gaza, en plus de cela, nous vivons à la frontière ». Nous sommes donc très proches de l'armée. Quand ils commencent leur mission, ils commencent chez nous. On était assis là à manger quand soudain la table a commencé à trembler à cause des bombardements. Ça venait de partout. On ne pouvait même pas reconnaître d'où ça venait. Je me suis regroupée avec mes enfants, mes frères, leurs femmes et leurs enfants dans la maison de mon père, car elle est un peu plus éloignée de la frontière.

Les occupants commencent par couper l'électricité. Nous étions dans une pièce, chaque mère devant ses enfants et nous essayions de sourire, de faire des blagues. Pour que les enfants se sentent mieux. Puis les bombardements ont commencé à devenir très intenses, tout volait dans tous les sens. Nous avons dit à mon père que nous devions quitter la maison, même si c'était très dangereux. Si vous traversez la rue, vous ne savez pas si vous allez rester en vie. Mais vous essayez de vous rendre à l'endroit le plus sûr possible. Mon père nous a dit : « Si vous voulez partir, partez, mais moi je ne partirai pas. » Nous devions donc réfléchir à qui allait partir en premier. Un de mes frères a décidé de le faire et de nous appeler. Et chaque mère disait à ses enfants : « Regardez, on va courir. Ne vous souciez pas de ce qui se passe autour de vous. Si votre grand-mère tombe par terre, ne vous inquiétez pas, elle va nous suivre. Continuez à courir. Si je tombe, ne vous inquiétez pas. Nous allons vous suivre. »

Avez-vous entendu parler de ces histoires ? Comment voulez-vous que, en tant qu'être humain, j'accepte de telles choses ? De voir ma mère et mes enfants courir, lutter, mon oncle mourir à côté de nous. Et quand vous retournez dans votre région, ce n'est plus votre domicile que vous y retrouvez. Vous ne le reconnaissez plus. Votre maison ressemble à une maison de poupée – vous savez une de celles sans murs où vous voyez tout ce qui se passe à l'intérieur.

Vous êtes devenue journaliste. Est-ce que cela a quelque chose à voir avec la façon dont vous avez grandi ?

J'ai toujours rêvé de devenir journaliste parce que je voulais être la voix de mon peuple. J'aimais aussi écrire et décrire des histoires. Il y a une université en Palestine que j'ai fréquentée. Ce n'était pas facile de financer mes études. Je devais avoir de bonnes notes pour obtenir une bourse. Travailler en tant que journaliste en Palestine est l'un des emplois les plus difficiles, car vous prenez des risques. Vous couvrez les crimes commis contre votre peuple et, en même temps, vous en faites partie. C'est très émotionnel. Cela a eu un impact considérable sur moi, parfois de manière positive, parfois de manière négative. J'ai longtemps lutté pour ma santé mentale.

Hamas et Palestinien·ne·s au Gaza

  • Le Hamas, ou Mouvement de résistance islamique, dirige Gaza depuis 2006, année où il a remporté une victoire surprise aux élections législatives de l'Autorité nationale palestinienne (AP). Ses origines remontent à la première Intifada, lorsqu'il est apparu comme une émanation des Frères musulmans, appelant au djihad contre Israël. Le recours par le Hamas à des tactiques militaires et terroristes (notamment des attaques à la roquette et des attentats-suicides) contre l'occupation militaire, le déni du droit d'Israël d’exister, le refus partiel de s'engager dans le processus de paix israélo-palestinien et son objectif initial d'établir un État islamique dans toute la Palestine historique ont amené la communauté internationale et Israël à chercher à contenir son influence.

    Quelques jours après la victoire électorale du Hamas, le Quartet pour la paix au Moyen-Orient, composé des Nations Unies, de l'Union européenne, de la Russie et des États-Unis, a conditionné l'aide étrangère aux Palestinien·ne·s à l'alignement de tout nouveau gouvernement sur les principes de non-violence, de reconnaissance du droit à l'existence d'Israël et d'acceptation de tous les accords de paix précédents. Ces conditions étaient essentiellement inacceptables pour le Hamas à l'époque, même si les modérés l'avaient amené à accepter les frontières d'avant 1967, une trêve, voire une reconnaissance avec Israël, parmi d'autres changements par rapport à ses positions précédentes.

    Les pressions extérieures et les divergences internes ont progressivement érodé la confiance et l'espace de coopération entre les factions palestiniennes. Le Hamas allait bientôt créer sa propre force de sécurité, ce qui a suscité des tensions avec le Fatah, un parti plus modéré et laïc dont la communauté internationale attendait la victoire et qui continue d'assurer la présidence de l'AP sous la direction de Mahmoud Abbas. Parallèlement, il est apparu que la garde présidentielle de l'AP, loyale au Fatah, a reçu du matériel militaire et un soutien de la part de puissances extérieures pour éventuellement renverser le Hamas. Les luttes et les affrontements entre factions ont abouti à la prise de contrôle militaire de Gaza par le Hamas en 2007. Afin d'améliorer la sécurité et d'exercer une pression sur le Hamas, Israël et l'Égypte ont imposé le blocus de Gaza, qui perdure jusqu'à ce jour.

    Bien que des tentatives répétées aient été faites pour réconcilier les partis et former un gouvernement d'unité palestinienne, la plupart des efforts ont été de courte durée ou n'ont jamais abouti. De nouvelles élections sont sans cesse reportées par M. Abbas. Bien que les raisons en soient multiples et complexes, l'un des arguments avancés est que le Hamas devrait remporter une part encore plus importante des sièges, mais pas nécessairement une majorité. La médiation de l'Onu et de l'Égypte a permis de réaliser quelques progrès récents. Les observateur·trice·s estiment que l'état actuel des choses constitue une impasse intenable, le Hamas étant revenu à nombre de ses positions les plus dures. Les différences intra-palestiniennes et extérieures devront être résolues d'une manière ou d'une autre. À cette fin, des pays comme la Norvège et la Suisse ont refusé de reconnaître le Hamas comme une organisation terroriste, et peuvent donc continuer à s'engager dans des échanges diplomatiques et des engagements politiques.

  • Le Hamas ne tolère pas la dissidence. La planification, l'organisation et la participation à des manifestations contre son régime entraînent des arrestations, et les reportages critiques peuvent entraîner des peines de prison, des tortures et des passages à tabac. Tout contact avec des Israélien·ne·s est considéré comme une trahison, et les civil·e·s sont jugé·e·s par des tribunaux militaires. Au fil des années, cette répression a atteint différents niveaux de sévérité, les récentes manifestations contre le Hamas faisant l'objet d'une répression accrue. Au cours de son règne, le Hamas a été accusé d'utiliser des boucliers humains pour protéger son matériel militaire et de stocker délibérément des armes ou des unités militaires dans des zones résidentielles pour se protéger des attaques aériennes israéliennes. La bande de Gaza a l'une des plus fortes densités de population au monde, ce qui rend toute frappe contre une cible militaire presque certaine de faire des victimes civiles.

    Depuis les années 1990, mais surtout en 2008, 2012, 2014, 2018 et plus récemment en 2021, le Hamas et d'autres groupes militants ont régulièrement lancé des roquettes et des mortiers improvisés non guidés sur Israël. Leur nombre varie de quelques dizaines à plusieurs milliers, et Israël s'appuie sur un système de défense antimissile appelé Dôme de fer pour en intercepter environ 90%. Bien que les pertes soient faibles, leur objectif est de semer la terreur. À différents stades, des cessez-le-feu ont été signés et de l'aide a été autorisée à Gaza en échange d'un arrêt des tirs de roquettes.

    Les représailles d'Israël à Gaza ont également été considérées comme de possibles crimes de guerre ou crimes contre l'humanité en raison de leur impact disproportionné sur les civils et les infrastructures. En vertu du droit international humanitaire, les infrastructures civiles sont protégées et toute attaque doit être proportionnelle à l'objectif militaire qu'elle cherche à atteindre. Le processus israélien de désignation des cibles militaires a fait l'objet d'un examen approfondi à la suite d'enquêtes sur les civils et les infrastructures civiles systématiquement visés au fil des années. Plus précisément, les infrastructures d'eau, d'énergie, de santé, d'éducation et d'agriculture ont souffert des campagnes de bombardement répétées.

    Le blocus rend la reconstruction et l'entretien souvent impossibles, et de nombreuses infrastructures continuent de tomber en ruine. La plupart des produits de base et des médicaments sont disponibles en quantité limitée ou totalement indisponibles. Un rapport de l'Onu de 2012 a estimé que Gaza deviendrait invivable d'ici 2020, notamment en raison du manque d'eau douce disponible. Aujourd'hui, moins de 5% de l'eau est potable, les eaux usées et les eaux d'égout non traitées s'infiltrant dans un aquifère surchargé. L'énergie n'est disponible que la moitié de la journée, le taux de chômage s’élève à près de 50% pour les adultes et plus élevé pour les jeunes. Les restrictions imposées par Israël, puis par le Hamas, ont décimé le peu d'activité économique qui subsiste. Des rapports antérieurs ont fait état d'une crise de la santé mentale, avec jusqu'à 90% des enfants qui ont constamment peur et souffrent de cauchemars et d'énurésie, même un an après les bombardements.

Avez-vous un exemple d'une situation où vous vous êtes mise dans une situation dangereuse ?

Je me souviens qu'un jour, je parlais à mon directeur, et j'ai décidé de rentrer chez moi. J'étais inquiète pour ma petite fille. J'avais peur de la perdre, et je devais juste aller la voir. Mais il allait bientôt faire nuit dehors et il était très dangereux de prendre l'autoroute car l'armée attend qu'une voiture passe pour lancer des bombes. Vous trouvez peu de taxis en service – certains ont besoin d'argent et ils prennent le risque. J'en ai donc trouvé un. Le chauffeur était très rapide et soudain, des bombes ont commencé à tomber de partout. C'était comme dans un film. Pendant qu'on essayait de s'en sortir, il y avait un type sur le bord de la route qui demandait de l'aide. Le conducteur a décidé de s'arrêter pour lui. C'était un moment très dur. Tout le monde était confus. Mais nous avons survécu, je ne sais pas comment, et nous avons pu retrouver notre famille.

Y a-t-il une histoire que vous avez couverte en tant que journaliste à Gaza et qui vous a particulièrement marquée ?

Le même jour, j'ai vu une publication sur Facebook de mon ami qui écrivait qu'un ami commun était décédé. J'avais couvert un reportage la veille et il m'a fallu un certain temps pour me rendre compte que l'histoire que j'avais couverte concernait mon ami. Parce que lorsque vous faites un reportage sur tout cela, vous n'avez parfois pas l'impression d'en faire partie. Ce jour-là, j'ai dû écrire l'article [sur ce décès]. Alors, qu'est-ce que j'allais écrire ? Que c’était un type sympa, qu'il avait un rêve ? Qu'il avait travaillé dans un programme alimentaire pour les personnes ayant fugué ? Cela m'a vraiment marquée. Il m'a fallu un certain temps pour me libérer de ces émotions. Finalement, cela m'a rendu forte, transformé en combattante. Je n'ai pas l'impression qu'il y ait quoi que ce soit d'impossible à réaliser.

Une autre histoire ?

Il y a des tas d'histoires dont personne ne parle. Par exemple, celle d'une fille de six ans qui, le soir, dit à sa mère qu'elle a peur d'aller aux toilettes. Alors sa mère l'accompagne. Assise sur les toilettes, la fille dit qu'elle n'a plus peur. La mère s'éloigne de quatre ou cinq pas et une bombe tombe sur sa fille. La petite meurt et la mère reste en vie. Dans quel état cette femme va-t-elle survivre ? Je parie qu'elle aurait préféré mourir avec sa fille. Que vous surviviez ou non dépend de quelques mètres. Beaucoup d'histoires sont sur des personnes qui se tiennent juste à côté les unes des autres et dont une seule meurt. Un jour, mon directeur m'a demandée d'écrire un article et j'ai dit que je ne pouvais pas. Je lui ai demandé : qui va nous écouter ? Nous avons fait cela pendant des années et qui nous a écoutés ? Qu'est-ce qui a changé ? Rien.

« Il m'a fallu un certain temps pour me libérer de ces émotions. Finalement, cela m'a transformé en combattante. Pour moi il n'y a rien d'impossible à réaliser. »

Wafaa Abo Zarifa

Quel rôle les médias sociaux jouent-ils dans tout cela ?

Cette fois, les médias sociaux ont joué un rôle important en montrant aux gens ce qui se passe réellement en Palestine. Et je pense que le monde commence vraiment à en avoir assez qu'on répète les mêmes choses à chaque fois et qu'on nous cache la réalité. Personne n'acceptera de voir des enfants mourir comme ça et des bâtiments être détruits. Si vous le faites, vous ne pouvez pas vous définir en tant qu'être humain. Un jour, cela pourrait vous arriver à vous. Sur les médias sociaux, vous ne pouvez pas cacher ce qui se passe. C'est en direct, rien que quelqu'un essaie d'embellir. C'est pourquoi vous voyez ce grand mouvement dans le monde entier. Pourquoi permettons-nous que cela se produise peu importe où dans le monde ? Facebook, Twitter, etc. essaient de bloquer et de supprimer des choses. Mais il y a beaucoup de jeunes Palestiniens qui utilisent les plateformes dont ils disposent pour faire comprendre aux gens ce qui se passe en Palestine.

Une partie de votre famille vit toujours à Gaza. Comment avez-vous vécu ces dernières semaines ?

Toute ma famille vit à Gaza. C'était très dur. Je ne dormais pas. Je regardais toujours la télé en appelant ma famille. Je n'aime pas entendre ma mère avoir peur… (Wafaa commence à pleurer) Je me souviens que lorsque j'étais avec elle, ma mère faisait toujours semblant d'être forte. Bien sûr, elle avait peur, mais elle ne le montrait pas. Et maintenant, peut-être parce que je suis loin ou parce qu'elle commence à être vieille, elle le montre. Elle m'a dit qu'elle prie et qu'elle est fatiguée de ne pas dormir. « Si je reste en vie, c'est bien, mais si non, je ne peux rien y faire. C'est comme ça », a-t-elle dit. C'était très dur. En même temps, quand je regarde les informations… c'est vraiment injuste. Je ne sais pas ce que je peux faire. J'essaie d'en parler et de partager des choses sur Facebook, mais les gens vous regardent comme si vous étiez stupide. Ils voient tout cela comme un conflit entre des gens qui se battent à cause de terres. Nous ne nous battons pas à cause de terres. Nous nous battons à cause de beaucoup de choses. À cause de l'injustice que nous subissons. Parce que vous voyez votre mère mourir et que vous ne pouvez rien y faire. Vous voyez votre enfant perdre ses yeux ou ses jambes sans raison. Juste pour plus de pouvoir ou d'argent ?

Un cessez-le-feu a été mis en place. Qu'est-ce que cela signifie ? Est-ce que cela veut réellement dire quelque chose ? Les combats peuvent reprendre à tout moment. Les habitant·e·s de Gaza peuvent-ils·elles respirer un peu maintenant ?

J'étais fière, triste et très déçue – un mélange de sentiments à l'égard de ce qui se passe là-bas. Je ne crois pas au cessez-le-feu. Parce que ça se répète toujours. On tue des milliers de personnes, on en blesse des milliers d'autres et ensuite on dit « oh, nous avons besoin d'un cessez-le-feu ». Je ne veux pas de cessez-le-feu, je veux une solution. Une vraie solution pour arrêter cela pour toujours. J'attends. J'espère qu'on fera quelque chose.

Quelle pourrait être la solution pour mettre un terme à tout cela ? Dans le passé, il a été question d'une solution de deux États. Cette solution pourrait-elle être mise en œuvre ? Et comment ?

On parle de deux États depuis toujours. Nous avons renoncé à certains de nos droits pour donner des droits à d'autres personnes. Mais ces personnes ne veulent pas partir en paix. Elles veulent toute la région. Quand nous faisions face aux soldats en Palestine, ils ne nous appelaient jamais Palestiniens. Ils nous considéraient toujours comme des Arabes. Si l'on voulait vraiment deux États, cela serait arrivé il y a longtemps. Je ne pense pas que cela sera une solution. Et les six millions de réfugiés de la guerre ? Où iront-ils ?

Passé et avenir d'un État palestinien

  • Une solution des deux États verrait la création d'un État palestinien démocratique et indépendant, fondé sur les frontières avec Israël telles qu'elles existaient en 1967 avant la guerre des Six Jours. La Cisjordanie, la bande de Gaza et Jérusalem-Est (en tant que capitale) sont considérées comme des territoires palestiniens occupés (TPO) et constituent la base territoriale d'un futur État palestinien.

    Après la fin de la première Intifada en 1993, les accords d'Oslo et les initiatives et traités de paix ultérieurs visaient à établir un calendrier ou un échelonnement des questions à négocier pour parvenir à la paix. Au fur et à mesure des progrès réalisés, une plus grande autonomie serait confiée à l'Autorité palestinienne (AP) pour l'administration du territoire palestinien occupé jusqu'à ce qu'un éventuel statut d'État puisse être envisagé. Les négociations ont échoué à plusieurs reprises et les traités n'ont pas toujours été respectés.

    Les principales questions non résolues concernent les frontières, le statut de Jérusalem-Est (puisque Jérusalem est censée devenir la capitale commune dans le cadre d'une solution à deux États), le statut des colonies israéliennes, l'accès des Palestinien·ne·s à leurs terres, le droit au retour des réfugié·e·s palestinien·ne·s et les garanties de sécurité.

    Malheureusement, au cours des 30 dernières années, la solution des deux États est devenue de plus en plus improbable. Les activités de colonisation israéliennes sous forme d'expropriations, de construction de colonies et de construction de murs-frontières en Cisjordanie et à Jérusalem-Est ont créé de nouvelles réalités sur le terrain qui rendent caducs la plupart des plans initiaux pour une partition viable des territoires. Les résolutions ultérieures du Conseil de sécurité et de l'Assemblée générale des Nations unies demandant à Israël de retirer ses troupes des territoires palestiniens occupés et qualifiant ses colonies d'illégales au regard du droit international ont été largement ignorées. En outre, la politique israélienne continue de s'orienter vers la droite – ce qui signifie qu'elle soutient la poursuite les réglementations et l'annexion de terres –, tandis que l'éclatement du leadership palestinien entre Gaza et la Cisjordanie a affaibli les possibilités de négocier et de mettre en œuvre un quelconque accord. Alors que la communauté internationale reconnaît l'Autorité palestinienne comme le principal représentant des Palestiniens, de plus en plus de Palestiniens considèrent l'AP comme une collaboratrice de l'État qui occupe leurs terres et continue de les en expulser. Pour Israël, il ne peut y avoir de véritables négociations sur le statut d'État palestinien, car le Hamas contrôle Gaza et rejette tous ces efforts.

    Bien que le Hamas contrôle Gaza depuis 2007 et que le blocus et les bombardements réguliers de Gaza aient entraîné une dégradation constante des conditions humanitaires, sa popularité a augmenté. Ce résultat est l'exact inverse des intentions du blocus, et le soutien que l'AP apporte au blocus l'implique dans les souffrances inutiles infligées aux Palestinien·ne·s de Gaza. En outre, le Hamas a pu tirer des roquettes sur Israël et les colonies israéliennes avec une précision et une portée accrues, alors même que les tunnels de contrebande vers Gaza ont été systématiquement détruits par Israël. Lorsque les manifestations de Sheikh Jarrah et d'al-Aqsa ont éclaté, les protestations étaient initialement indépendantes des institutions palestiniennes officielles telles que l'AP ou des groupes tels que le Hamas. Pourtant, le Hamas a su en tirer parti en se positionnant comme un défenseur des intérêts palestiniens auprès d'une nouvelle génération de manifestant·e·s. Ses propres structures de gouvernance ne cessent d'évoluer, et il est probable qu'il prenne pied sur le plan politique en Cisjordanie. Pendant ce temps, Mahmoud Abbas, président de l'Autorité palestinienne, a reporté une nouvelle fois les nouvelles élections, car il est probable que le Hamas les remporte.

    Ce qui reste de la solution à deux États, ce sont des arguments en faveur d'un État palestinien limité à certaines parties de la Cisjordanie (Israël en contrôle actuellement environ 60% directement), ainsi qu'une forme de confédération (ou solution à un État et demi), ou une solution à un État inacceptable pour tous. Les violentes manifestations et les foules israéliennes et palestiniennes dans les villes d'Israël qui comprennent des populations mixtes ajoutent encore aux tensions qui existent en Israël et dans les territoires palestiniens occupés (TPO) à ce stade. Même si les États-Unis, en tant que principal allié d'Israël, faisaient pression sur ce pays pour qu'il se conforme au droit international, on peut douter de ce qu'il reste à sauver de la solution originale à deux États.

  • Le Luxembourg est favorable à une solution des deux États, fondée sur les frontières telles qu'elles existaient en 1967, avant la guerre des Six Jours. Cette position est conforme à celle de l'UE et des Nations unies. Alors que 9 États membres de l'UE* reconnaissent déjà la Palestine en tant qu'État, le Luxembourg ne le fait pas. Le ministre des Affaires étrangères, Jean Asselborn, estime que pour qu'une telle reconnaissance ait un impact significatif, elle doit s'inscrire dans le cadre d'un effort diplomatique plus important, tel que la reconnaissance de l'État palestinien par l'UE dans son ensemble. À cette fin, M. Asselborn a fait pression à plusieurs reprises pour que l'UE adopte une position commune, en vain.

    Comme la plupart des États membres de l'Onu et de l'UE, le Luxembourg considère les colonies israéliennes en Cisjordanie comme illégales au regard du droit international, et les condamne comme une colonisation qui sape le processus de paix de deux États. Auparavant, M. Asselborn avait menacé de reconnaître unilatéralement la Palestine au nom du Luxembourg si Israël annexait la Cisjordanie.

    Lors des manifestations à Gaza en 2018 et des escalades les plus récentes en 2021, le Luxembourg a soutenu les appels à des sessions spéciales respectives du Conseil des droits de l'homme de l'Onu sur les événements dans les territoires palestiniens occupés, y compris Jérusalem-Est, et en Israël. Le dernier appel de ce type et la résolution qui a suivi ont établi une commission d'enquête internationale indépendante qui examine tous les abus possibles commis contre le droit humanitaire international et le droit international des droits de l'homme qui pourraient avoir conduit aux événements les plus récents.

    *Bulgarie, Chypre, République tchèque, Hongrie, Malte, Pologne, Roumanie, Slovaquie et Suède

Voyez-vous une solution ?

Oui. Mettez fin à l'occupation. Il s'agit de la Palestine qui va accueillir chaque être humain – chrétien, juif, japonais, chinois… Tout le monde est le bienvenu dans mon pays. Mais ils ne vont pas y mettre fin. Disons que nous ne voulons pas rendre les choses difficiles. Orientons-nous vers la solution des deux États. Mais mettez chaque soldat de l'armée devant le tribunal. Soyez au moins juste avec les personnes innocentes qu'ils ont tuées. Dites la vérité en ne la cachant pas et n'essayez pas de l'embellir. Reconnaissez la Palestine en tant que pays. Rendez la liberté aux prisonniers palestiniens en Israël. Donnez-nous au moins le droit d'avoir une frontière, de voyager, un aéroport, de la santé, de l'électricité comme toute autre personne dans le monde.

Donc, il pourrait y avoir une coexistence pacifique ?

Les Palestiniens regrettent de ne pas vivre en paix. Bien sûr, si ce que j'ai dit auparavant était appliqué, pensez-vous que quelqu'un dirait non ? Si vous avez vos droits, vous avez votre liberté, quelqu'un dira non ? C'est même ridicule d'y penser. Mais je ne pense pas qu'ils vont le faire.

Alors vous n'avez plus d'espoir ?

C'est difficile. Mais je suis sûre qu'avec les médias sociaux, de plus en plus de personnes dans le monde entier vont comprendre la réalité. Ils s'arrêteront si le monde entier se lève et dit stop.

Quel rôle le Luxembourg joue-t-il dans ce domaine ?

La reconnaissance de la Palestine en tant que pays. C'est ce que j'attends du Luxembourg. Actuellement, ils ne le font pas. S'ils le font un jour, je serais très heureuse. Je sais que le Luxembourg est un pays très pacifique. Et je ne sais pas ce qu'ils attendent …