Éditorial - Frieden parle – et dit peu de choses
Par Pascal Steinwachs Changer en allemand pour l'article original
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Ce que Luc Frieden a évité de faire dans sa déclaration sur l'état de la Nation, ce sont des annonces concrètes. Deux semaines avant la tripartite, le discours ressemblait moins à une déclaration d'orientation politique qu'à une tentative de ne pas déclencher de débat.
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Beaucoup de "Zesummen" ("le gouvernement veut maintenir le Luxembourg comme un pays qui tient bon, qui se tient debout, qui marche, qui pleure, qui sait et qui sait encore, qui préserve la nature, qui crée l'avenir", des expressions qui utilisent le mot "ensemble" en luxembourgeois), peu de choses concrètes.
C'est ainsi que l'on pourrait résumer la troisième déclaration sur l'état de la Nation de Luc Frieden, placée cette fois-ci sous le slogan "Mateneen. Fireneen." (les uns avec les autres, les uns pour les autres), et que le Premier ministre a présentée mardi après-midi à la Chambre des députés avec la sobriété et la classe qui le caractérisent.
Mais on pourrait aussi dire : beaucoup d'agitation et encore plus de bla-bla.
C'est plutôt amusant, cette surenchère de "ensemble", si l'on considère que la coopération n'a pas fonctionné de manière optimale ces dernières années et ces derniers mois, et que le gouvernement, et en particulier le chef du gouvernement CSV, ont tout fait pour saboter cette coopération.
"La véritable épreuve du feu pour Luc Frieden aura lieu dans deux semaines lors de la tripartite. S'il ne parvient pas à la mener à bien, il sera sans doute définitivement fini."
Pendant l'heure et demie qu'a duré son discours, Luc Frieden, qui a peut-être l'air d'aller vite mais qui n'a pas l'air de vouloir s'arrêter, a beaucoup parlé, comme nous l'avons dit, mais il n'a pas dit grand-chose de concret, notamment en ce qui concerne le financement de toutes les mesures énumérées, qui étaient déjà toutes connues d'une manière ou d'une autre.
Le Premier ministre n'a pas mis l'accent sur ce que l'on pourrait attendre d'une telle déclaration en ces temps plutôt houleux, mais à deux semaines de la tripartite, cela n'aurait sans doute pas été une bonne idée.
Nous nous demandons de toute façon – et avec nous, probablement, la majeure partie de la classe politique luxembourgeoise – pourquoi le chef du gouvernement a tenu, pour l'amour du ciel, à prononcer son discours si peu de temps avant la tripartite, au lieu de le faire après la tripartite, dont il ne voulait pas vraiment et qu'il n'a convoquée que sous la pression de son partenaire de coalition libéral.
Mais comme il a déjà tenu son discours avant la tripartite, celui-ci n'était en fait que du vent. Et s'il avait vraiment annoncé quelque chose de nouveau, il aurait anticipé sur les négociations tripartites, ce qui aurait porté un nouveau coup au dialogue social déjà à l'agonie.
Pourquoi donc ce timing ?
Tout cela montre une fois de plus que le Premier ministre CSV, contrairement à ses deux prédécesseurs Jean-Claude Juncker et Xavier Bettel, manque cruellement de sens politique.
Il n'est donc pas étonnant que M. Frieden soit clairement le Premier ministre le plus impopulaire de tous les temps, ne figurant même plus dans le top 10 du dernier sondage Politmonitor, mais seulement à la douzième place. Mais la dernière Sonndesfro est également catastrophique, voire désastreuse pour le CSV, puisque le parti du Premier ministre perdrait six sièges au Parlement par rapport aux élections de 2023 et ne compterait plus que 15 députés – un niveau historiquement bas.
Si cela continue, Luc Frieden devrait bientôt être confronté à un vent différent au sein de son parti, car la crainte de le voir entraîner son parti encore plus loin dans la spirale infernale circule depuis un certain temps déjà au sein du CSV.
En apparence, la plupart des gens restent fidèles à leur Premier ministre et chef de parti, mais en interne, les couteaux s'aiguisent déjà fortement.
L'un des rares à oser s'exprimer est Michel Wolter, toujours l'une des éminences grises du CSV, qui certifie plus ou moins que Luc Frieden manque de leadership politique et qu'il n'aurait pas dû se présenter une nouvelle fois à la présidence du parti, mais s'il y a bien une chose que l'on peut reprocher à Luc Frieden, c'est d'être réfractaire aux conseils.
Il n'a certes pas fait cette année une erreur aussi grossière que celle qu'il a faite l'année dernière en annonçant (sans concertation avec son parti ni avec son partenaire de coalition) une prolongation de la durée de vie active, mais même Luc Frieden n'est probablement pas aussi fatigué de vivre.
Mentionnons ici qu'une telle déclaration (la tradition de prononcer une fois par an un discours sur l'état de la Nation a été instaurée il y a un demi-siècle par Gaston Thorn, alors Premier ministre DP) se déroule toujours selon le même schéma : le chef du gouvernement (en place) commence par évoquer la situation internationale difficile, fait ensuite quelques annonces, mais celles-ci sont généralement déjà connues, se félicite lui-même et son équipe et en appelle à la cohésion de la nation, avant que les député·e·s, selon leur groupe sanguin politique, ne louent plus ou moins la déclaration (le premier parti en place plus, le partenaire de coalition moins) ou la démontent violemment (l'opposition).
Il convient également de mentionner que les attentes, notamment de la part de l'opposition politique, des partenaires sociaux et des médias, sont généralement si élevées qu'il est pratiquement impossible de les satisfaire. Pourtant, rares sont celles et ceux qui écoutent la déclaration en question. Les électeur·rice·s ne s'intéressent en effet qu'à ce qui sort derrière, pour paraphraser Helmut Kohl, et cette fois-ci, c'est bien peu.
La véritable épreuve du feu pour le chef du gouvernement, considérablement affaibli, aura lieu de toute façon dans deux semaines lors de la tripartite. S'il ne parvient pas à la mener à bien, Luc Frieden sera sans doute définitivement fini.
L'ancien vice-Premier ministre du LSAP Dan Kersch lui a en tout cas déjà suggéré de démissionner dans un tel cas lors d'une interview à la radio…