J'ai deux mots à vous rire - Autrefois ? Une autre fois

Von Claude Frisoni Artikel nur auf Französisch verfügbar

La chronique hebdomadaire de Claude Frisoni.

Ça n’est pas sans une pointe de nostalgie qu’on voit les petits métiers disparaître. Je me souviens avec une certaine émotion de ce personnage énigmatique qui passait dans les quartiers en criant « rémouleur ». Mon père lui apportait ses couteaux et ciseaux à affuter. Un attroupement se formait autour de son étal ambulant et les voisins avaient ainsi une occasion de discuter et de couper les cheveux en quatre. Un autre jour, c’était le vitrier qui annonçait bruyamment son arrivée. Régulièrement, celui qu’on appelait le « peaux de lapins » sillonnait les rues avec son vieux camion. Il justifiait son nom en achetant les peaux des pauvres bestioles qui avaient amélioré le repas dominical mais récupérait également les vieilles ferrailles.

Ceux-là ne rythment plus le quotidien de nos villages, mais d’autres professions ont également disparu du paysage. Ainsi, depuis une quarantaine d’années, il n’y a plus de bourreau. Ce charmant métier n’existe plus et on se demande ce qui l’a remplacé. Pour les peaux de lapins, on sait. De nos jours, c’est Mittal qui récupère les veilles ferrailles pour les fondre dans ses fours électriques. Il ne parcourt pas les villes au volant d’un véhicule brinqueballant, ce qui est bien dommage, mais le principe est le même. Il est en revanche impossible de trouver un successeur au bourreau car l’interdiction d’offrir une dernière cigarette et un verre de rhum à un condamné a rendu les exécutions capitales totalement illégales. Tout fout le camp. Bientôt, on se souviendra avec mélancolie de ceux qu’on appelle encore des serveurs, des cuisiniers, des DJ, des bistrotiers, des comédiens ou des musiciens. Ça fait aussi des lustres que personne n’a croisé une diseuse de bonne aventure, comme si les aventures ne pouvaient plus être bonnes, l’avenir souriant, le destin extraordinaire. On ne lit plus dans les lignes de la main, le RGPD (Règlement Général sur la Protection des Données) ayant définitivement empêché une telle violation de la vie privée. Et on ne tire plus beaucoup les cartes. Sauf les cartes de crédit bien sûr.

Fort heureusement, de nouveaux petits boulots ont fleuri et aussi bien pour prédire l’avenir que pour embellir le présent, de nombreuses professions hier encore inconnues se sont imposées, surtout dans les médias. Qui avait jamais entendu parler de virologues, infectiologues, immunologues, vaccinologues, épidémiologistes ? D’abord, pourquoi épidémiologistes et pas épidémiologues ? Sept syllabes, ça ne faisait pas assez sérieux ? Il leur en faut huit, à ceux-là, pour affirmer leur supériorité ? Toujours est-il que jusqu’à une période très récente, dans les halls des grands hôpitaux, à côté des métiers connus et respectés, comme cardiologue, neurologue, gynécologue, vulcanologue (rarement), urologue, oto-rhino-laryngologiste (encore un qui complique tout en ne se contentant pas de la terminaison -ogue. Oto-rhino-laryngologiste, excusez du peu ! Tant pis pour lui, pour simplifier, tout le monde se contente de dire ORL), bref, dans ce catalogue de jobs en -ogue et homologues, on ne trouvait pas ces nouveaux spécialistes mystérieux. Soit ils existaient mais n’osaient pas s’afficher, faute de reconnaissance et de peur de subir les moqueries de ceux qui ont choisi une bonne orientation, soit ils n’existaient pas et ont été inventés tout récemment.

Pourquoi ? Pour occuper du temps d’antenne, répondre à des questions que personne n’a posées, sortir enfin de placards sombres et inconfortables, justifier des années d’études qu’aucun étudiant sérieux n’a jamais songé à poursuivre, rassurer des parents sans nouvelles de leurs enfants partis il y a des dizaines d’années dans des universités lointaines et méconnues. Car franchement, qui est jamais allé consulter un immunologue ? Pour lui demander quoi ? « Bonjour, ça me gratouille quand je tousse et ça me chatouille quand j’éternue » (c’est en général ce qu’on dit en consultation). Est-ce qu’il demande de dire 33, l’immunologue ? Il donne une semaine de congé maladie, l’immunologue ? Il prescrit du sirop, des cachets colorés, des suppositoires monochromes et de la pommade, l’immunologue ? Non. Il regarde la caméra, réajuste sa blouse blanche, fait son sourire 147XB, se racle la gorge et ne parle qu’en utilisant le conditionnel du peut-être et l’incertain de l’imparfait antérieur. Et dès le lendemain, il s’empresse de dire le contraire pour pouvoir se contredire à nouveau le surlendemain.

C’est un métier. Un vrai métier. Plus dur encore que pronostiqueur de tiercé. Pour que le charme soit complet, ces professionnels marrants d’aujourd’hui devraient aussi sortir des studios télé et passer dans nos rues en criant « Immunologue ! Immunologue ! ». Comme les rémouleurs du bon vieux temps. Mais ils ne pourraient pas faire comme les diseuses de bonne aventure et aborder le chaland au détour d’une ruelle. Car pour concurrencer les voyantes extra-lucides, il y a plus fort qu’eux. Parmi tous les astrologues, tarologues, numérologues et autres machinologues, les cancérologues restent les plus capables de prévoir l'avenir.

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